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#25 L’oracle et les Corbeaux

Une terre déserte recouverte de lande. Du bétail, peu nombreux, des toits ornés de cheminées fumantes ici et là. Un regard qui se perd. J’ai ma tente, mon sac, mon fusil et j’arrive à la guerre. Je suis bien sur la Terre car le ciel est au-dessus de mon chef, de rouille. Il y a des arbres, quelques bosquets mais presque pas de vie. Je suis à la guerre, je le sais, j’ai mon fusil et mon ordre de mobilisation. Autour de moi, rien. Ha si ! Une voie ferrée là-bas aux contreforts de ces monts couverts de brume. Nulle part où aller, pas d’officier en vue dans cette plaine, pas de contrainte donc ; je décide de marcher un peu. Je vais vers un vieil hêtre noueux et installe ma toile à son pied. Soudain il fait nuit, un train passe. Une vache meurt. Comment sais-je qu’elle est morte ? Je le sais c’est tout. Il doit faire froid cette nuit, je ne m’en rends pas réellement compte mais pour prévenir le mal je fais un brasier flambant de quelques branches. Je me couche sous ma tente agrippé à mon arme, les flammes dansent comme des gitanes échevelées virevoltant dans un vent de printemps… Ces nuits sans nuage sont appelées à être froides et glaciales. Ce serait une tautologie si glacial n’était pas pris dans le sens de ce qu’il glace les sangs.
 

En parlant de cent, le matin revient, sans que je puisse savoir si j’ai réellement dormi, lumineux, chaleureux et peuplé. Une centaine d’autres tentes ont poussé autour de la mienne, amenant avec elles leurs propriétaires. D’où sortent-elles ? Je ne veux pas le savoir, au fond ce ne sont pas moi, tous ces gens. D’autres hommes donc, d’autres fusils aussi. Tous identiques, de vieux Springfield américains dépassés. Je prends envie d’aller voir la vache morte. Certains me suivent jusqu’à l’animal qui gît un peu plus loin du côté du chemin de fer. C’est apparemment un mâle et il parait bien mort même si sa carcasse ne présente aucune marque de blessure ou de lutte. Les autres sanglent leur Springfield sur leur dos et soulèvent le bœuf et commencent à le porter jusqu’à ce que l’on peut dors et déjà appeler le campement.
 
On revient donc pour trouver les hommes attroupés. Je m’approche avec le petit groupe qui m’avait suivit. Un vieil homme se tient au ventre de l’attroupement, assis. Il se lève à mon arrivée et m’approche lentement et me jauge du regard. Il tremble. Lui n’est pas en uniforme comme nous autres et il ne porte pas de fusil mais juste un long couteau vermeil et luisant. Sans piper mot il le plonge dans l’abdomen du bœuf et le remue. Le bovidé hurle son mécontentement – le premier son qui a fait vibrer les membranes de mes tympans depuis mon arrivée ici – les yeux grands ouverts. Il n’y a pas de sang, rien que des organes et des trippes. Le vieux les sort un à un, les montre, les caresse et les mange. Triste spectacle. L’animal ne bouge pas, sauf des yeux. Il est bruyant et celui qui apparait comme être notre doyen lui passe sa larme rougeoyante au travers de la gorge. Pas de sang ; mais plus de bruit. Après avoir ingurgité foie, poumon, rate, intestin, pancréas, estomac et j’en passe, il part sous ma tente.
 
Nous, hommes, jetons un œil à l’intérieur de la bête. Plus rien que des os, des muscles et de la viande. Pas de cœur. Le vieux ressort de ma tente avec une guitare que je n’avais pas déposé à l’intérieur. Enfin je dis une guitare mais je ne sais pas vraiment de quoi il s’agissait. A dire vrai je ne sais plus grand-chose que les grandes lignes. Toujours est-il qu’il est venu vers moi muni de cette mandoline, de ce banjo peut-être, et qu’il me l’a tendu en me lançant un regard dur. Je m’en saisis et m’aperçois, comme mes doigts touchent le bois de l’instrument, que je sais en jouer. Et je joue, un vieux blues oublié, rythmé et saccadé, amer de l’âpreté des larmes versées. Un chœur m’accompagne et un cuivre retentit. Nous sommes tous esclaves de cette musique qui nous entoure. Eux ne peuvent s’en détacher et mes doigts insensibles continuent de trotter sur le manche érablé. La nuit tombe que je joue encore. Le jour se lève et tous sont là avec moi et nos cernes. Le chœur s’est tu, pas le cuivre. Le vieux est parti. Mais nous jouons.
 
Enfin je m’arrête. Toujours que des hommes, toujours un peu plus. L’un encore monte sa tente, l’autre attend la prochaine lune, un autre encore à le regard vide du blessé de guerre qui sait sa mort proche… Ô joie et félicité… Les jours passent, le Soleil se lève chaque jour plus sombre, le vieux ne revient plus. Personne ne se sépare jamais de son arme et personne ne s’entraîne d’ailleurs.
Etrange assurance du destin, notre doyen nous revient, vêtu de robes comme la première fois, encore chauve et son visage orné de la même abondante barbe fournie. Il pose un paquet sur l sol alors que le cuivre se réveille au fond de la plaine, chantant à nouveau sa rengaine spaghettis. J’ouvre le paquet du vieux, sans hâte car comme chaque instant depuis avoir foulé ce sol, il me semble que l’éternité m’attend. Des uniformes à l’intérieur, ou plutôt des plastrons et des boules quies pour chacun d’entre nous. Des boules quies… ?!?… Le vieux parle encore avec son éternel silence et nous fait comprendre ce qu’il souhaite sans jamais sortir de son immuable mutisme. Il apparait que nous savons tous, non pas qui il est mais ce qu’il est.
 
Il montre le Soleil. Nous nous apercevons qu’il y a deux Soleils en ce jour, l’un bleu et l’autre rouge. Ensuite il désigne le ciel, les nuages qui eux aussi sont apparus au loin. Il parait pressant et vivant. Les choses sont dures maintenant. Chacun de mes compagnons d’arme ressent cette sourde aigreur annonçant l’angoisse d’un futur irrémédiable, horrible et inconnu. Les regards se font inquiets alors que mes frères arborent des expressions que je ne leur avais jamais vues. Des gens glauques dans un monde glauque. La nuit tombant nous partons dormir sans manger, nous n’en ressentons toujours pas le besoin depuis les lunes que nous sommes ici. Le vieux est dans ma tente, je ne l’avais pas vu s’éclipser. Je décide de ressortir et de m’arrêter un instant devant le feu avec mon instrument. Le feu parait inutile tant il est incapable de chasser ce froid intérieur qui s’accroche à nous…
 
L’aube point son nez. Les hommes ressortent avec leur fusil et leur plastron. J’ai le mien moi aussi. Le vieux, lui, est déjà dehors depuis longtemps, sans rien. Nu. L’étonnement nous frappe subitement comme une corneille apparait. Belle oiselle noire comme de l’huile de roche. Elle regarde le vieux. Le vieux regarde la corneille. Ses épaules sont animées de spasmes et on s’aperçoit alors qu’il se retourne qu’il pleure à gros bouillons. Il se met à courir et fuie le regard de l’oiseau. Il veut mettre ses boules quies dans ses oreilles tandis qu’il court mais les échappe dans un sanglot. Le corbeau s’envole, le rattrape en deux battements d’ailes pour le frapper d’un coup de bec à la tête. Le vieux s’écroule et s’allonge sur le dos ; la corneille se pose en douceur sur son torse et commence à s’en délecter. Le visage du doyen se tord de douleur, la bouche grande ouverte, il souffre. Un train passe. Je ne ressens rien pour lui, ni pitié ni compassion ni rien, seulement une angoisse pour moi-même.  Pourtant cette angoisse semble se rattacher au corbeau et toujours avec la peur dans les entrailles j’arme mon fusil, l’épaule et fait feu sur la bête. Je le touche en pleine poitrine mais c’est le vieux qui s’agite de soubresauts… Comment un corbeau peut il sourire avec ce bec ? Je n’en sais rien mais c’est l’impression que j’eus à cet instant. Celui juste avant qu’il ne s’envole avec le cœur du vieux dans les serres pour en construire son nid, je crois. Je regarde le triste spectacle du vieux à terre, les yeux ouverts, ainsi que la bouche. Il n’a pas de langue…
 
Nouvelle nuit, nouveau jour. Nouveaux corbeaux comme chaque jour depuis la mort du doyen. Personne ne pense à enlever les cadavres, nous n’en avons que faire, trop occupés à attendre notre tour car nous savons qu’il viendra… Nous avons tous en commun l’oiseau noir qui nous cherche. Car chaque oiseau semble n’être destiné qu’à un homme, celui qui le reconnaît et y laisse son cœur. Nous ne pouvons nous aider. D’un autre côté personne ne doit en éprouver l’envie. Puis un jour le ciel se couvre d’ailes noires. Je comprends alors les termes sinistre et augure pris ensemble et séparément, dans la plénitude de leur signification. Mes compagnons hurlent comme un seul, fuient et meurent seuls, un à un. Murmurant des mots inaudibles des autres. Je marche au milieu du carnage…
 
Le mien arrive. Mes jambes deviennent molles. Mes genoux s’entrechoquent. Mon cœur se serre, je le sens et cela me fait penser à leurs serres à eux. L’envie me prend de comprendre, et je sais qu’il me faut trouver le mien. Ce n’est pas dur il est là, devant moi, oiseau banal pour un autre mais sa présence me rappelle une autre. « Alexia », je murmure. Son visage apparait sur celui du corbeau. Elle est là et c’est elle que j’attendais. Je répète le nom, elle grossit, elle s’avance, elle est là. Je fuis sans raison, en mimétisme de ce que les autres ont fait. Ils sont morts je finirais pareil je pense. Alors je fuis et je la sens derrière moi. Je dérape et elle me happe. Je chois à mon tour comme si tout était écrit. Je me débats avec mon arme alors que je me colle contre le cadavre de la vache à deux pas de celui du vieux.
 
Il – ou elle – se penche sur moi, « mon amour », et je saisis précipitamment l’allégorie du corbeau en voyant le visage de celle que j’ai aimé sur ce corps de charognard sans scrupule. Et je hurle « Je t’aime !!! ». La bouche vide du vieux. Il avait compris que ces mots les renforçaient et qu’elles les utilisaient contre nous… Les cœurs qu’ils piétinent, ces corbeaux les emportent à jamais avec eux. Avant nous ne ressentions rien de tout cela, mais ces oiseaux de tempêtes ont réveillé en nous  toutes ces souffrances et ces vomissures que nous tentions d’enfouir en nous pour nous y dérober. Les oiseaux de proies blessent leur proie, et le font sciemment. Elles aussi.
 
Le blues reprend, cuivre et corde, mais je ne joue pas cette fois. Ou du moins je ne joue plus le même jeu. Le plastron tient encore et je comprends l’utilité des quies alors que sa voix si belle et si désirable fait frissonner tous les pores de ma peau. Insurmontable et si belle. Le fusil. « Oui, dit-elle, n’aie pas de remords à me donner la mort ». Je lui assène un coup et me dégage le temps de me relever. Je fuis à nouveau. Les trains passent sans discontinuer dans la pleine, aussi nombreux que les corbeaux. Je me retourne d’un geste et la mets en joue. Son visage est si beau – « Je t’aime ! »  –  je ne puis. Je tire sur un autre. L’homme qu’il torturait hurle comme un dément. Je suis comme eux je crois. Fou. La mienne s’approche tranquillement. Je tire à ses pieds et elle s’en fiche ! Elle avance ! Je renverse l’arme contre mon cœur tout en arrachant mon plastron. J’ouvre le feu. Douleur et vertige. Ses yeux deviennent ceux d’une autre que je ne connais pas. La bête se rue sur moi en croassant ignoblement alors que je chois. Sur mon torse, debout, elle dépose un long baiser sur mes lèvres. Je respire à nouveau. Puis elle déchiquette mon cœur, je ne résiste plus.
 
Je sens mon âme partir, les mirages sont là en pagaille – elle, moi, nous – je souffre comme jamais. Ou comme j’aimais. L’ampleur du festin m’apparait dans toute son immensité tous mon frères gisent au sol où sont appeler à la faire dans un futur proche, les trains au loin sont moins nombreux. Ils souffrent et rendent leur dernier souffle. Les mots Amour et A mort sont-ils si semblables que le refrain du blues est A l’amour à la mort ?? La dernière m’appelle en tout cas. Et je choisis de répondre immédiatement.
 

 

Mes draps sont trempés et collent à ma peau, mes yeux me brulent et mes mains sont rugueuses des marées de larmes versées en leur creux. Ce sel qui a inondé tout mon corps.  Je n’ai fait que rêver. Pourtant je ne puis m’empêcher de reconnaître la justice de ce jugement inconscient de la vie. De la vie… si l’on veut. Et si l’inconscient m’a rejeté de ce songe c’est que j’ai échoué quelque part, comme lorsque les enfants cauchemardent, poursuivis par un terrifiant monstre dans un dédale de couloirs, qu’ils trébuchent et se réveillent alors que le monstre s’apprête à les dévorer. C’est la sensation que j’ai. Je ne me suis pas sauvé, je me suis fait dévorer… Je veux me rendormir pour changer le cours des choses et tirer sur elle et non sur un autre. Je veux retenter ma chance. Je veux la tuer, sans sommation aucune, je veux me libérer et je veux vivre.
 
Peut-être n’était-ce toutefois pas qu’un songe ? Peut-être que tout cela est ce que je devrais faire plutôt que d’y repenser sans cesse ? Et si avec des si on pourrait vibrer mille années de plus, je pense que sans ces si, on comprend mieux les choses. Ces charognard(e)s nous appellent toujours et nous écoutons toujours… Il est probablement certain que la prochaine fois ne sera pas comme celle d’avant.
 
Alors elle sera pire.
 
Car l’amour c’est la mort, et moi la mort ça me fait rire.
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À propos de Vil Faquin

Vous connaissez la Faquinade ? Non ? Baltringues.

3 réponses à “#25 L’oracle et les Corbeaux

  1. « Glaçant » est le seul mot qui me vienne à l’esprit après ma lecture. Ça arrache un peu les tripes.

    Aimé par 1 personne

  2. Pingback: News 7 / 16.9.14 / Le Verdict de la Sainte Patoune | La Faquinade

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