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#34 Le temple d’Amour

Huit colonnes de marbre, sobres comme l’Astre des astres au jour de sa création, soutiennent le dôme noir, recouvert de milliers de tâches de mousse comme autant d’histoires éconduites. Le ciel est gris, harmonisant la transition entre les élévations de pierre blanche et le chef sombre. Tout autour, un fin gravier blanc recouvre le sol, comme la neige en hiver, jusqu’aux pelouses, vertes et parfaites, belles et attirantes. Du Nord, du Sud, de l’Ouest et de l’Est débouchent quatre chemins qui se découpent sous le feuillage des chênes et des frênes d’Europe. L’océan des cieux semble assez menaçant mais ne peut ébranler l’âme de celui qui s’invite en ce lieu, tant la force tranquille qui en émane est puissante. Il n’est rien qui n’existe et qui ne saurait être beau ici. Bacchus semble avoir retissé les fils du cosmos pour créer un micro-univers neuf, petit, doux et impérissable. Le silence est presque parfait ; chants d’oiseaux tout autour, bruissement du vent dans les feuilles au-dessus, craquement des branches malmenées par les alizées, écoulement métronome de l’eau sur les pierres du petit cours d’eau un peu plus loin… Non, rien en vérité ne rendrait l’instant désagréable.

        Hors des temps des hommes et hors de leurs frontières, je pénètre dans le lieu. Je me sens comme porté. Gravir les quelques marches sans mouvoir ses jambes est un moment de délice et d’élévation. Rien ne parait plus semblable. Gaïa s’éveille et les arbres qui, il y a un instant, se balançaient d’avant en arrière, inertes, s’animent. Les grands titans, ceux dont quinze hommes mûrs joints ensemble ne suffisent pas à enserrer, écartent leurs frondaisons lentement, en de sourds craquements plaintifs, afin que les plus jeunes profitent de la moindre éclaircie. Tout semble avoir une âme propre. Les blocs de granit verdâtres placés de part et d’autre de l’édifice donnent l’impression d’un cordon de sécurité vis-à-vis de ce qui se trouve au-delà du voile invisible. On peut même apercevoir les visages des esprits des vents se dessiner subrepticement à la proue des courants d’air virevolter entre les colonnades, repartir à brûle pourpoint dans les allées dégagées avant que de revenir exploser dans le dôme millénaire.

« Lààààà… ! » Je lève les yeux à cet appel si inattendu : mille roses tapissent l’intérieur du dôme, toutes non encore totalement écloses. Elles entourent la mille-et-unième, placée seule au sommet du chef. Elle est quant à elle au sommet de sa beauté, tout pétale ouvert autour d’elle, formant une sublime corolle constituée de dizaines d’entités différemment belles et désirables. C’est d’elle que provient l’appel, bien que de pierre, d’elle que je dépends. Elle est solitaire là haut, séparée des autres par une austère couronne de ronces. Je me suis avancé au centre du petit temple pour la dévisager, et, alors que je baisse le regard, les yeux clos, je savoure pleinement l’entier des sensations, la globalité de la vie. La mélopée de la rose et le cinglement du vent sur les pierres, la brise dans mes cheveux et sous ma tunique, fouettant ma peau, ce souffle tout contre mes oreilles… Murmure… Y aurait-il une prêtresse que ce concert d’effleurements se muerait en un merveilleux cantique. J’ouvre grand mes yeux et inspire profondément pour sentir les douceurs et les aromates fragrances que je devine dans l’air. Devant mes pupilles dilatées, à nouveau vierges et pures, je lis dans le marbre « templum amorum. » Y suis-je enfin ? Ou n’est-ce que vapeur ? Je n’en sais rien mais mon cœur bat, et tout s’éclaircit. Les dalles de marbre semblent m’inviter à rester, à les habiter. Le ciel se couvre encore, les vents se font plus froids. Ha, vivacité !

Allongé sur le marbre d’Italie glacial et les bras en croix, je suis au ras rempli d’humilité. Apollon, le seigneur des nuées, ne ment pas au païen qui l’écoute. Soudain je me retrouve à nouveau hors du temple, ostracisé par la pierre, agenouillé dans le fin gravier couleur d’iode. Une danseuse alterne les pas sous le cloître, elle est le vent qui joue avec la pierre, explose dans le dôme et sourit au fidèle. Elle est tout cela, tout en étant infiniment plus. Sa peau blanche se confond avec le marbre et sa toge enneigée ne tranche en rien avec son entourage. Ses pieds nus, rougis par la fraîcheur du sol et de l’atmosphère, ont l’air de glisser sur les pierres. Elle fait trois pas, amples et souples, pour traverser l’espace intérieur, quand il en faut cinq à un homme de bonne stature allant bon train. Ses doigts fins et étirés paraissent se saisir des bises, les modeler et les rejeter dans un souffle et alors, les courants partent en sifflant porter leur message. Je m’aperçois qu’un chien est là et regarde le spectacle, attentif autant que craintif, en élève attentionné. Il est gros et son pelage noir comme l’ébène ondule tels les blés dans les champs côtiers à la belle saison. Dans son regard se reflète l’écume blanche de la danseuse, dont le regard noir et profond scrute le néant du cosmos de sorte qu’elle apparaît comme envoûtée. Sa chevelure claque ici et là, noire elle aussi. Ses lèvres roses et pleines sont entrouvertes et renvoient à ses pommettes.

Elle ne semble pas craindre le froid et continue à danser, sans jamais dévier. Ses bras fins et délicats contrastent avec ses jambes musculeuses et élancées, mais tous décrivent le monde, l’englobant du sommet de l’Olympe aux profondeurs des Enfers, comprenant en un tout du palais céleste de Vénus aux geôles des Titans. Ses mouvements coupent la toile des vents en de grandes arches lumineuses qui semblent laisser des traces rémanentes alors que le Soleil perce la croûte nuageuse. Elle accélère encore, tourbillonne, souffle, les yeux toujours fixés sur le néant au-delà du brouillard. Elle n’est pas la seule, les vents se réveillent alors et encerclent le petit édifice dans un vacarme de fin du monde. Le chien se tasse un peu plus mais sans quitter le stupéfiant spectacle du regard. La barrière des vents s’intensifie, masquant peu à peu ce qui restait à portée de vue, l’oracle rosier disparait lui aussi malgré sa hauteur ; mais la mélopée reste et rassérène par sa présence. On sent encore la transe, la danseuse et la rose. Puis tout implose : d’abord le dôme qui se fragmente, se désolidarise et s’émiette, ensuite les colonnes immaculées qui éclatent en une magnifique pluie inversée ; chaque morceau porté par les bourrasques et englouti par les nuages gris. Tout disparait. La danseuse est encore là quand fini le subjuguant mystère, elle est bien là, ébouriffée, rougie et soudain, au détour d’une ruine, elle ne l’est plus.

Le chien qui jamais ne broncha, ou presque, lève la tête, les oreilles dressées en avant, interloqué. Il ne comprend pas et n’arrive pas à s’expliquer cette surprenante… chose… Finalement il décide de reposer sa tête au sol et s’endort. Me voilà peiné. N’y a-t-il que les hommes qui puissent tout saisir ? Hélas.

Hélas.

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À propos de Vil Faquin

Vous connaissez la Faquinade ? Non ? Baltringues.

Une réponse à “#34 Le temple d’Amour

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