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#35 This Life…

Nouvelle qui a remporté un concours pour Génération écriture sur le thème « Le Rôle de Sa Vie » et composée en deux heures.

A lire sur John the Revelator de Curtis Stigers.

Cela fait deux mois, bientôt, qu’elle m’a demandé de plier bagages. Trois besaces fourrées dans les sacoches à l’arrière du custom, le sac à dos sanglé sur le back-seat ; cela ne m’a pas pris plus de cinq minutes. Il faut dire que je ne les avais pas défaits, mes bagages, depuis que j’ai garé ma bécane dans ce trou perdu ; c’est d’ailleurs un des reproches associés à la demande.

Pas besoin de regarder en arrière, je sais ce que j’ai à faire. Je checke les niveaux d’huile, je retends ce foutu câble d’embrayage qui fait des siennes depuis que le temps s’est humidifié à l’approche de l’automne. Comme j’ai dit, ça ne me prend pas plus de cinq minutes. J’enfile mon blouson et appuie sur le démarreur. Baby Goat démarre au poil, pas un accroc, les cylindres tournent au carré. Cette expression aussi, elle me l’a reprochée, avec les autres.

Pas besoin de regarder en arrière, donc, je sais qu’elle est là, en haut des marches miteuses de sa devanture, devant sa porte rouge, à serrer son chandail sur sa poitrine nue, encore gonflée de l’excitation de notre partie de ce matin. Un dernier pour la route, comme on dit. Et la route, c’est justement mon « home sweet home » à moi. Je fais le tour du parterre de bégonias et je rejoins le chemin de terre. À ce moment-là, je sais qu’elle peut lire le patch brodé sur l’arrière de ma selle :

« Nowhere to run and nowhere to hide
Never look back and get on for a ride
Ride ! Speed Demon !
 »

C’est pas pour rien qu’au dos de mon blouson mon vieux pote Bernie m’avait cousu ce loup des steppes.

Salaud de Bernie. Il aurait pu se retenir, cette vieille ordure, plutôt que d’aller balancer à Jessie mon aventure à El Paso avec sa cousine Amy. C’était il y a au moins trois semaines, devait y avoir proscription, ou prescription, je sais plus comment on dit en fait. Peu importe, il me devra une bonne nuit de beuverie quand je repasserai dans son rade.

Quand il a annoncé les couleurs et pendu son blouson à deux clous dans la poutre au-dessus du bar que deviendrait le taudis qu’il avait racheté à un vieux natif, on a tous grimacé. On s’est tous dit, sans jamais se concerter, qu’il devait y avoir un souci, que Bernie ne pouvait pas  garer son custom et se ranger. Moi le premier, j’ai pesté, protesté et essayé de lui faire entendre raison, mais pas moyen ! Quand il a une idée en tête, il l’a pas ailleurs, le Bernie.

Et puis les événements ont fini par lui donner raison, en pas si longtemps. À peine dix-huit mois, et toute la joyeuse bande s’est rangée. Phil a été le premier, embauché par Bernie – le fumier pouvait pas se contenter de nous larguer, faillait en plus qu’il nous emmène avec lui –, excusez du peu ! Et puis Geoff et Buck ont suivi, tous jusqu’à Nick, qui a même trouvé un job dans une boîte réglo de la banlieue de Saint-Louis. Qui l’eût cru… seize ans sur les routes, deux condamnations pour bagarres et deal et le voilà qui gère des stocks de poulets. À jeun.

Je suis passé chez Bernie en partant de chez Jessie. Il m’a regardé tristement, comme s’il me plaignait d’être comme je suis. Je me suis dit que j’allais prendre sur moi et m’en jeter un petit pour la forme, mais un gosse a mis une pièce ans le jukebox et a lancé notre credo : « Born to be Wild », de Steppenwolf. Vous connaissez les paroles, non ?

« Get the motor running
Head out on the highway
Looking for adventure
Whatever comes our way
 »

Bref, ça l’a glacé, Bernie. Il a compris et a baissé les yeux sur son torchon crasseux qu’il avait dans les mains. Penser qu’il passait ça dans son bouge, ça m’a noué le bide. Je l’ai regardé droit dans les yeux, j’ai frappé ma cage thoracique de mon poing, comme quand on se salue sur la route, et j’ai pris la porte. Je n’ai même pas eu besoin de renouer mon bandana, je ne l’avais pas enlevé.

« Né pour être libre » et coincé dans un trou qui lui bouffe toutes ses économies. Putain, Bernie, pourquoi t’es retourné voir cette danseuse, dis ? Et paf, elle avait un môme. Et paf, il est de toi. Chienne de vie, t’es un sacré sentimental, toi. Ça explique en bonne partie pourquoi je ne vais jamais deux fois dans les mêmes bars. On sait jamais. Et puis, je suis pas un père.

Tout ça, c’est arrivé en quoi, moins de deux ans. Mais je suis resté droit dans mes bottes, je m’en tiens au credo. Je reste en vie sur la route, j’ai survécu à tout et je mourrai pas en sédentaire avec ma rombière, les factures et les huissiers ; « we can climb so high, I never wanna die. »

J’ai pris plein nord-est, en remontant vers les plaines à grain, et en moins d’une semaine, j’étais à Atlanta. Je voulais voir Geoff et Buck mais je n’ai trouvé que le second. Il m’a expliqué que Geoff s’était installé avec une pouliche, qu’il travaillait à l’usine et avait même acheté une maison. Un truc petit et simple, mais il avait dû vendre son Chopper. Comme quoi la vie ne nous épargne pas.

On a trinqué avec Buck une bonne partie de la nuit en se donnant du « I like smoke and lightning ! Heavy Metal Thunder ! » La vie pépère m’avait l’air triste, un peu comme Bucky ce soir-là, qui avait l’œil morose et le verbe bas, lui qui racontait toujours sa vie, ses soirées cow-girls comme il disait.

J’ai trouvé pour quelques jours un boulot de manutentionnaire à la gare marchande, qui devait me permettre de repartir plein ouest pour aller jusque chez les Mormons de Salt Lake où je pourrais recroiser des vieux compagnons de route avant de piquer des deux jusqu’à Seattle et ses bars accueillants où on pouvait passer l’hiver sans trop être emmerdé.

Un mec de l’aiguillage est venu me trouver au motel où je dormais, deux jours avant la fin de mon contrat. Il avait l’air grave qu’on a, nous autres, quand un carbu nous lâche au fin fond de l’Oklahoma. Il m’a annoncé de but en blanc que Buck s’était fait sauter le crâne. Son magnum dans la bouche, et festival.

L’enterrement était le lendemain. Il m’a mis une tape maladroite sur l’épaule et m’a laissé planté là en plein sur le seuil, la gueule enfarinée, à me démener avec ma cervelle.

À la cérémonie j’ai appris que Bucky aussi s’était trouvé une petite jeune qui était partie avec une pouille d’avocat quand la boîte de Bucky avait coulé et que leur maison avait été saisie. Le pasteur a demandé si quelqu’un voulait dire quelque chose. On était quatre, dont deux clodos qui devaient être là pour avoir chaud, mais je suis quand même monté et j’ai pris le micro.

« Fire all of your guns at once,
And explode into space
. »

Pas sûr que quiconque ait compris. Moi j’ai mis mon bandana et je suis parti après avoir filé au pasteur de quoi mettre en terre ce sombre idiot. Dehors j’ai aperçu Geoff dans sa Chevrolet. Il était pitoyable, avec sa chemise et son bouc bien taillé.

J’ai enjambé la selle de Baby Goat et je l’ai fait rugir. Je suis parti sans plus de cérémonie. Ironiquement, j’en avais eu mon compte. J’imagine que, même s’il était trop loin pour la lire, Geoff a bien aperçu l’inscription sur ma selle. Nul doute qu’il s’en souvenait, vu le nombre de fois où il nous l’a chanté dans les bars.

Nul doute non plus que la pertinence l’a frappé en plein bide, lui qui n’avait pas eu le cran de venir accompagner un vieux pote pour sa dernière chevauchée.

« Nowhere to run, nowhere to hide… »

Foutus planqués.

J’ai roulé tout l’après-midi suivant et une bonne partie de la nuit, quasiment jusqu’à l’aurore.

Je me suis arrêté à 450 miles de Salt Lake, où je savais qu’Angie, une vieille connaissance, créchait pendant l’hiver, dans le café de sa vieille mère. Quand j’ai sonné, j’ai pas eu à en dire beaucoup.

« Hey Darling wanna make that happen
Take the world in a love embrace 
»

J’ai passé la matinée chez elle et ensuite on a pris une soupe et un bagel chez sa mère. On n’a pas parlé. On avait juste besoin de lâcher un peu les vannes, de se donner et de prendre l’autre.

Ça s’est passé comme ça, sans histoire. Je lui ai acheté un peu d’essence et je suis reparti dans la foulée avec la même idée que toujours, Seattle et un hiver peinard à tenir un bar et vider des soiffards qui jouent aux durs.

J’ai pas trop pensé, j’ai roulé, j’ai tracé la route, avalé le bitume et fendu l’asphalte, j’avais tout et Baby Goat se donnait bien, elle répondait à tous mes désirs et mes mouvements l’accompagnaient, hanche après hanche, virage après virage.

« Racing with the wind
Find the feeling that I’m under
 »

Le credo jusqu’au bout des ongles, le blouson comme une seconde peau et le vrombissement de mon fidèle custom qui répondait au bruit des torrents et du vent fouettant les cimes.

Un instant j’ai remercié Jessie et Amy de m’avoir permis de reprendre la route, de me retrouver et de pouvoir être à nouveau celui que j’étais.

« Ride on ! Speed Demon ! »

Je ne sais pas si j’ai fermé les yeux un instant mais je me souviens vaguement d’un bruit de klaxon et du froid de l’enrobé. Ils font de chouettes routes, les Mormons. Là, je ressens un énorme fourmillement dans mon côté gauche et, étrangement, je n’ai pas si mal !

Je ne vois plus rien de mon œil gauche, mais du droit je distingue ma santiag gauche avec un bout de tibia qui sort à dix mètres devant moi. Bon, si c’est pour voir ça, autant fermer les yeux.

J’entends Baby Goat qui tousse et s’éteint doucement. C’est ça, endors-toi ma belle. J’arrive.

Putain, j’aurai tenu mon rôle jusqu’au bout. On pourrait presque faire un road movie. Ça me fait rire.

« Like a true nature’s child
We were born, born to be wild
We can climb so High
Never wanna die !
 »

Baby Goat cale dans un crissement terrible.

Pas besoin de regarder en arrière.

 Paroles : Dragon Fire – Speed Demon,
Steppenwolf – Born to be wild (OST Easy Rider).
Titre : référence à This Life de Curtis Stiger and the Forest Rangers (OST Sons of Anarchy).

Webzine à télécharger ici et à consulter .

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À propos de Vil Faquin

Vous connaissez la Faquinade ? Non ? Baltringues.

Une réponse à “#35 This Life…

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