#35 This Life…

Nouvelle qui a remporté un concours pour Génération écriture sur le thème « Le Rôle de Sa Vie » et composée en deux heures.

A lire sur John the Revelator de Curtis Stigers.

Cela fait deux mois, bientôt, qu’elle m’a demandé de plier bagages. Trois besaces fourrées dans les sacoches à l’arrière du custom, le sac à dos sanglé sur le back-seat ; cela ne m’a pas pris plus de cinq minutes. Il faut dire que je ne les avais pas défaits, mes bagages, depuis que j’ai garé ma bécane dans ce trou perdu ; c’est d’ailleurs un des reproches associés à la demande.

Pas besoin de regarder en arrière, je sais ce que j’ai à faire. Je checke les niveaux d’huile, je retends ce foutu câble d’embrayage qui fait des siennes depuis que le temps s’est humidifié à l’approche de l’automne. Comme j’ai dit, ça ne me prend pas plus de cinq minutes. J’enfile mon blouson et appuie sur le démarreur. Baby Goat démarre au poil, pas un accroc, les cylindres tournent au carré. Cette expression aussi, elle me l’a reprochée, avec les autres. Lire la suite

#34 Le temple d’Amour

Huit colonnes de marbre, sobres comme l’Astre des astres au jour de sa création, soutiennent le dôme noir, recouvert de milliers de tâches de mousse comme autant d’histoires éconduites. Le ciel est gris, harmonisant la transition entre les élévations de pierre blanche et le chef sombre. Tout autour, un fin gravier blanc recouvre le sol, comme la neige en hiver, jusqu’aux pelouses, vertes et parfaites, belles et attirantes. Du Nord, du Sud, de l’Ouest et de l’Est débouchent quatre chemins qui se découpent sous le feuillage des chênes et des frênes d’Europe. L’océan des cieux semble assez menaçant mais ne peut ébranler l’âme de celui qui s’invite en ce lieu, tant la force tranquille qui en émane est puissante. Il n’est rien qui n’existe et qui ne saurait être beau ici. Bacchus semble avoir retissé les fils du cosmos pour créer un micro-univers neuf, petit, doux et impérissable. Le silence est presque parfait ; chants d’oiseaux tout autour, bruissement du vent dans les feuilles au-dessus, craquement des branches malmenées par les alizées, écoulement métronome de l’eau sur les pierres du petit cours d’eau un peu plus loin… Non, rien en vérité ne rendrait l’instant désagréable. Lire la suite

#26 En transe

Les choses sont simples quand on repense. On naît, on respire, on vit, on respire et on meurt. Rétrospectivement on apprécie ce passé si vite oublié. On s’est déplacé tantôt en se remuant sur le sol tantôt à quatre pattes, tantôt dressé sur deux et tantôt sur trois puis à nouveau sur quatre…  C’est sûr, on y repense, un jour, une nuit ou une saison, mélancoliquement et amèrement… Dame Mélancolia est souvent accompagnée par Dame Sapor, la saveur. Ces deux dames s’accolent et s’enlacent sous l’œil sage de la Dame Sapiensa, qui brigue à l’être encore davantage. Elles sont belles ces trois voluptés, elles s’engagent dans cette danse des sens, sans sentiment sinon de sourdes sensations. Souffrance, incertitude remplacent sérénité et assurance, celles qui s’occupaient de nous sustenter…  Mélancolia apporte sa douce amertume d’euphorie oubliée et Sapor, ma foi, tend à nous distiller autrement cette fraîcheur défraîchie.

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#25 L’oracle et les Corbeaux

Une terre déserte recouverte de lande. Du bétail, peu nombreux, des toits ornés de cheminées fumantes ici et là. Un regard qui se perd. J’ai ma tente, mon sac, mon fusil et j’arrive à la guerre. Je suis bien sur la Terre car le ciel est au-dessus de mon chef, de rouille. Il y a des arbres, quelques bosquets mais presque pas de vie. Je suis à la guerre, je le sais, j’ai mon fusil et mon ordre de mobilisation. Autour de moi, rien. Ha si ! Une voie ferrée là-bas aux contreforts de ces monts couverts de brume. Nulle part où aller, pas d’officier en vue dans cette plaine, pas de contrainte donc ; je décide de marcher un peu. Je vais vers un vieil hêtre noueux et installe ma toile à son pied. Soudain il fait nuit, un train passe. Une vache meurt. Comment sais-je qu’elle est morte ? Je le sais c’est tout. Il doit faire froid cette nuit, je ne m’en rends pas réellement compte mais pour prévenir le mal je fais un brasier flambant de quelques branches. Je me couche sous ma tente agrippé à mon arme, les flammes dansent comme des gitanes échevelées virevoltant dans un vent de printemps… Ces nuits sans nuage sont appelées à être froides et glaciales. Ce serait une tautologie si glacial n’était pas pris dans le sens de ce qu’il glace les sangs.
 

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